samedi 14 novembre 2009

QUATORZIEME JOUR : FIN DU PREMIER VOYAGE



Il dit qu’il n’a pas peur, la situation sera très compliquée vous êtes en violation et le fusil à portée de main, il répète qu’il faut le suivre dans la cahute au fond des bois là où les hommes attendent la relève jour et nuit ils observent la forêt ils entendent les loups et le lynx je l’ai vu couché près du pont il dormait roulé en boule comme un chat de grand-mère. Les hommes regardent la route. C’est un désert. Seuls les camions entrent et sortent de la zone. Partez vous dit-on, avant que nous ne changions d’avis.

vendredi 13 novembre 2009

TREIZIEME JOUR : LES OISEAUX



Il n’aurait jamais cru que toute cette histoire allait prendre de telles proportions. Lorsqu’ils commencèrent à s’asseoir dans son car, lorsqu’il vit les larmes et les cochons au bord de la route, lorsqu’il longea les champs dénudés, et ses collègues qui vomissaient leurs tripes et les masques à gaz et toutes ces bouteilles que l’on descendait, ses yeux rougis et les croix que l’on plaçait sur le tableau de présence à chaque fois qu’un des nôtres y laissait sa peau, les mères criant aux enfants de partir vers le sud nous vous donnerons des nouvelles ne vous inquiétez pas ce n’est que pour quelques jours, il sut seulement que la gare routière serait bientôt laissée à l’abandon et qu’aux yeux des siens il viendrait d’un autre monde.

mercredi 11 novembre 2009

DOUZIEME JOUR : YULIYA



Au troisième verre, les hommes trinquent aux femmes. Nous savons exactement ce que nous
voulons. Et si je m’assois comme ça, tu aimes ? Mon mari est un animal et je n’en voulais pas.
Pourquoi rougis-tu ? Les hommes ont la vodka. Il vaut mieux le faire sur le parquet. On n’a rien
compris. Si j’ai envie, rien ne m’en empêchera.

mardi 10 novembre 2009

ONZIEME JOUR : LA MARCHE




Le fil barbelé n’est qu’à quelques pas mais il faudra marcher longtemps à travers la forêt et se méfier entrer dans la zone interdite, elle marche ses pas disparaissent dans le sable elle marche en se signant c’est une procession au milieu des ruines et des bois brûlés ne faites pas de bruit la milice pourrait nous entendre et son cabas rempli de cadeaux cogne et cogne contre sa cuisse cette femme est une ombre qui se fraie un passage entre les ronces, « avant l’accident il y avait la vie ici » psalmodie-t-elle en crachant la fumée entre ses ongles noirs elle glisse et s’enfonce sur le chemin de lune et tandis que la bruine l’absorbe, Lubov raconte le jour où l’homme du village tua sa mère alors qu’il était saoul, ne se rappelant plus trop le lendemain où il avait mis le corps.

lundi 9 novembre 2009

DIXIEME JOUR : LES BRACONNIERS



Et les chiens hurlent déjà « ils sont prêts à mourir pour nous » ils sentent le loup qui approche du fin fond
de la zone, «Demain, il sera sous terre» et les hommes se rassemblent pour boire, ils tiennent leurs armes
comme des bâtons, la radio crépite.
Les chiens se mordent les pattes les braconniers ont accroché des rubans rouges aux arbres ils marchent
dans le sous-bois leurs armes, ils passeront leurs doigts dans la fourrure la chair découpée.
Les arbres sous le vent sont des mâts on entend les balles les hommes hurlent les chiens ont disparu.
La bête a massacré un chien les hommes le déposent sur un lit de paille, il tire la langue et ses yeux
se collent.
The Sniper At The Gate of Heaven retentit et les braconniers ivres de colère tirent et la bête apparaît
et la radio crépite « la voilà tuée ».

samedi 7 novembre 2009

NEUVIEME JOUR : LES LARMES DE VITALI




Vitali se tient la tête, il crie au téléphone pour se faire entendre, il hurle « situation critique », il répète ces mots comme pour contenir le serrement de sa poitrine, il se dit à lui-même « situation critique » et son corps contracté pourrait se fendre et fracasser les barrières qui séparent le parking de l’Antalys du reste de la ville. Il tourne en rond et l’on sent les sanglots se cristalliser en milliers de gouttes sur ses os.
Vitali presse ses tempes de ses doigts épais et parle de son ami mercenaire embauché en Bolivie et mime avec des gestes précis comment une balle partie de je ne sais où a traversé la rue puis a heurté sa tête au niveau de l’arrête nasale déchirant au passage cartilages, nerfs, tendons, muscles, viande et matière cérébrale avant de ressortir à l’arrière du crâne et finir sa course dans le mur au milieu d’un essaim d’abeilles rougies. Vitali dit qu’ils étaient trois frères d’armes à poser sur une photo prise devant les barbelés du camp, fusils brandis au-dessus de leurs têtes, ils avaient vingt ans et passaient leurs journées à boire et ne se quittaient jamais l’un veillant sur l’autre et vice versa sans même évoquer ce qui les avait poussés à commettre ne serait-ce qu’en pensées toutes ces horreurs. Vitali baisse les yeux et dit qu’il ne reste plus que lui désormais car le premier s’est pendu l’an dernier.

vendredi 6 novembre 2009

HUITIEME JOUR : L’EPICENTRE



Il conduit. Les phares de la voiture éclairent la forêt. Il dit que la journée a été longue, qu’il a vendu sa patrie pour rien. Il dit qu’il nous a tout montré, on a tout vu comme personne. On regarde par la fenêtre et sur nos écrans, on n’en croit pas nos yeux.

jeudi 5 novembre 2009

SEPTIEME JOUR : IVANKOV



Il dit qu’il faudra payer pour entrer dans la zone et voir. Il dit que l’on peut toujours choisir
des voies plus officielles. Il se tient debout et montre du doigt une immense grue métallique.
Il dit que Vadim l’a rapportée de la zone, il l’avait récupérée non loin du réacteur.
Il raconte comment Vadim a construit avec cette grue les deux garages que l’on aperçoit.
Il rajuste sa casquette et assure que l’on viendra nous chercher demain matin et
Vitali éclate de rire.

mercredi 4 novembre 2009

SIXIEME JOUR : POLISKE



Vous avancez dans la zone interdite vous regardez le ciel en couvercle vos yeux dans les orbites de Poliske au cœur de la zone, les roues
sur le bitume traces noires, vous avancez et les briques le goût de métal déjà là, vous grimpez marche après marche le béton colle à vos pas
barrière ouverte vos yeux tournent à gauche la chambre de l’enfant aux murs en fissures quand le vent le vent, vos pas sur le parquet
trempé des ruines vous avancez vos yeux à gauche vous avancez vous tournez la ville ce dépotoir qui inonde, vous marchez montez pas à
pas la chambre éclatée un trou dans le mur sur la forêt vous montez d’un étage les yeux ils ont tout pris
l’odeur pétrifie, vous montez pas à pas les yeux à gauche droite la chambre et votre corps vous pousse contre chaque mur le plâtre colle
à vos lèvres, vous grimpez et vos semelles butent contre les marches vos pas halètent yeux à gauche, et les immeubles de Poliske
entrent dans votre crâne ce sont des ruines béton en vrac les pillards s’enfuient et vos pas, vous avancez regard à gauche la tête d’éclats
de verre criblée les ruines, devant vous traces noires imbibées, vous avancez grimpez contre les ruines et vos yeux sont gonflés d’eau vous
tournez montez pas à pas vos dents sur le béton vous longez le couloir vos bottes en débris la chambre à gauche, vous montez étage vous
tournez les portes donnent ici sur le vide, vous avancez cerveau ciment craquelé et il suffirait de peu pour connaître l’envol.

dimanche 1 novembre 2009

QUATRIEME JOUR : IVANKOV



Vitali lui décoche une claque énorme sur le front. Un coup si fort –le son mat rappelle celui d’un corps qui tomberait lourdement du troisième étage, que la tête de Pacha semble un instant se détacher pour tanguer au dessus des verres. Là-bas, à vingt kilomètres, commence la zone. Ivankov est le dernier coin de civilisation, avant la forêt et ses fermes abandonnées, avant les loups.

« Je m'appelle Maxim Radchenko, j'ai 21 ans et je n'en ai rien à foutre de Tchernobyl et de la radioactivité.»

Les filles dansent entre elles au milieu de la piste et les garçons assis dans les boxes boivent et ne les lâchent pas des yeux, il crie qu’il ira à la pêche demain matin comme tous les jours parce qu’il n’a pas de boulot, et qu’ils pourraient y aller tous ensemble si le cœur leur en dit. Ils ramèneraient cinq ou six brochets longs comme le bras avant de rejoindre le cybercafé pour regarder des vidéos ou jouer à World of Warcraft. Nicolaï veut seulement pouvoir se défoncer et mourir de rire ou d’épuisement, les poissons n’y changeront rien on meurt tôt par ici, tout est pollué et un homme se lève et ouvre sa braguette au milieu de la piste déserte et les bouteilles ont recouvert la terre meuble du parking et Vitali dit qu’il ne faut pas traîner parce que des types pourraient surgir de nulle part. Il assure qu’il s’en occuperait s’ils venaient à se montrer.