samedi 31 octobre 2009

UNE NUIT A TCHERNOBYL

DEUXIEME ET TROISIEME JOUR : LA ZONE



Le goutte à goutte transperce les murs. On l’entend depuis l’escalier. La lumière donne à la peinture qui s’écaille des allures de peau morte. Des fougères ont poussé sur le béton. L’eau coule en cascade du plafond et dessine des cicatrices sur le sol. Nous sommes au quinzième étage. En contrebas, la forêt a rongé les artères et les bâtiments qui bientôt disparaîtront. Les arbres ont défoncé le bitume et enroulé leurs racines autour des pylônes électriques. Lentement, la végétation digère la ville. Attention, voici Pripyat.

A Tchernobyl le soir, un seul café reste ouvert, on dirait un gymnase crade. Des hommes en treillis s’entassent autour des tables. Des femmes titubent jusqu’au comptoir pour le ravitaillement. Alexandre s’assoit. Il a la sale petite manie d’illustrer par un geste chacun de ses mots. Avec ses mains en forme de jumelles posées sur les yeux, il dit qu’il est agent de surveillance dans la zone. Il dit qu’il déteste les braconniers qui viennent y chasser et trace lentement avec le pouce un trait sous sa gorge. Il tire la langue et exhibe sur son portable la photo d’une blonde en lingerie. Sur une autre image, elle est nue et pose les jambes écartées sur un lit défait. Il expire violemment et sort de sa poche une enveloppe remplie d’herbe. Il dit qu’après ça, on se comprendra à demi-mot. Il ne bouge plus et dit que dans quelques temps, beaucoup repartiront d’ici le cerveau grillé par l’alcool et l’ennui. Il dit ces mots sans bouger tandis qu’autour, des hommes et des femmes dansent sous une lumière de boucherie.

mardi 27 octobre 2009

PREMIER JOUR: KIEV



Un trou béant au bord de la quatre voies. Des écrevisses entassées dans une eau noire et les corps foncent et se bousculent une porte entrouverte cette femme aux yeux sombres la main posée sur le montant menton incliné, le sol glissant sous ces jouets roulants à cinq grivnas, les portes battant quand le vent s’engouffre et disperse l’odeur du métal vieilli.
Le métro de Kiev est un tube enterré profond. Irina est venue nous chercher à l’aéroport. On émerge dans le centre-ville pour louer une voiture, acheter les cartes routières manquantes, changer de l’argent, passer quelques coups de fil. La nuit tombe à 16 heures et les rues sont peu éclairées. D’énormes 4x4 ont remplacé les Traban. Le ronflement des moteurs découpe les boulevards. Cette nuit, nous dormons chez Irina. Depuis sa fenêtre, on peut voir les immeubles pousser, et le bitume grimpe comme du lierre.
Demain, départ pour la zone, à l’aube. Nous avons rendez-vous avec les responsables de la centrale à 10 heures. Avant, nous passerons déposer nos affaires au petit hôtel de Tchernobyl, la ville. L’après-midi, si tout se passe bien, nous commencerons les prises de vue à Pripyat. On aurait bien aimé avoir un peu de neige, les radiations n’aiment pas les flocons. Pas de bol, le temps est gris mais doux. Ok, on a des piles pour le radiomètre.


dimanche 25 octobre 2009

SEPT ANS



Une drôle de fascination. A chaque fois, la perspective de retourner dans le nord de l’Ukraine, aux abords de la centrale, produit en nous le même effet, même si nous savons déjà à quoi nous attendre. Des kilomètres de forêt déserte, l’ombre de la centrale au loin.
Une image, vieille de sept ans : Nous sommes sur le quai de Slavutich, à cinquante kilomètres de la centrale de Tchernobyl. Il fait un froid polaire. Les pointes de givre au bout des branches ressemblent à des couteaux. Le jour se lève et des dizaines d’hommes et de femmes se pressent pour monter dans le train qui les mène chaque matin à l’installation atomique. Dans les wagons, assis sur les sièges en moleskine, les ouvriers tentent de prolonger leurs nuits. Le train entame la traversée de la zone interdite, un périmètre de trente kilomètres où toute vie humaine est prohibée. A perte de vue, le vide plombé. Le train roule dans un vacarme de casse automobile. Nos yeux plongent dans la terre rouge. Nous sommes assis, nous sommes transparents. A l’horizon, si l’on regarde fixement, on peut l’apercevoir : la centrale, dans le brouillard. On revoit toutes les images télé : ce réacteur aux allures de hangar éventré où les hommes entraient en courant. Cette cheminée, droite comme un spectre.
Il y a sept mois, nous nous retrouvions tous les deux à une table du Café Français, à Bastille, pour évoquer notre envie de retourner ensemble à Tchernobyl. Aujourd'hui, nous bouclons nos sacs. Depuis trois semaines, nous consacrons le plus clair de notre temps à la préparation du voyage : obtenir les autorisations pour traverser la zone, dessiner des itinéraires routiers, retourner à la centrale… Irina, notre interprète sans qui nous serions aveugles, nous accompagne pour la troisième fois. Parce qu’après 2002, il y eut 2005 et nos pas dans la neige, au milieu des barres d’immeubles désertées de Pripyat (cf photos), cette Pompeï moderne où les vestiges de l'URSS trônent tels les os d'un squelette.

Pripyat, c’est le titre que nous avons choisi pour notre webdocumentaire. Il sera mis en ligne en 2011, pour les vingt-cinq ans de l’explosion de Tchernobyl. Mais en attendant, nous avions envie de vous faire partager notre travail, nos impressions lors de notre retour là-bas. Un blog en forme de journal de bord, au fil de la route, au gré des connexions internet.





Guillaume Herbaut, 38 ans (à gauche). Photographe, membre fondateur de l'agence l'Oeil Public. Son travail a été exposé à Visa pour l’Image en 2004, au Jeu de Paume en 2005, à la Maison Rouge et à Foto Espana en 2007. Prix Kodak de la critique et prix Fuji du livre pour son travail sur Tchernobyl et l'ouvrage Tchernobylsty publié en 2002 (éditions Le petit Camarguais). Deuxième prix World Press 2009 dans la catégorie « Issue Contemporary ». En avril 2010, il rejoint l'agence américaine INSTITUTE.
Bruno Masi, 34 ans. Journaliste, rédacteur au service culture de Libération de 1999 à 2007. Réalisateur pour l'émission Métropolis diffusée sur Arte (2007-2008).

Pour ce reportage, Nikon nous prête en pré-série le nouveau Nikon D3S avec lequel nous réaliserons toutes les séquences vidéo.